Anne RENOUD : « Ici, la déficience visuelle n’est pas un handicap »

Présidente de l’association FAF APRIDEV Rhône-Alpes depuis 2010, Anne RENOUD parle, dans cette interview exclusive, des services proposés par son équipe aux personnes porteuses de déficience visuelle en Rhône-Alpes, et des projets en cours d’élaboration au sein de sa structure.

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Anne Renoud, Présidente de l’association FAF APRIDEV Rhône-Alpes

 

 

APRIDEV INFO. –  Anne, comment souhaitez-vous présenter votre fonction à nos lecteurs ?

Anne RENOUD. – « Ma fonction consiste à donner une ligne directrice à notre association, pour favoriser à la fois sa pérennité, mais aussi maintenir les services dont nous disposons actuellement, et développer de nouvelles initiatives. FAF APRIDEV Rhône-Alpes est une petite association qui compte à ce jour sept salariés. Il n’y a donc pas de Directeur au sein de la structure. J’assume aussi ce rôle de directeur avec le trésorier qui lui est plus sur la partie administrative des ressources humaines ».

 

Comment à un moment, dans votre parcours, vous avez atterri dans le monde associatif, et pourquoi vous vous êtes intéressé au handicap ?

« Je suis arrivée dans le monde associatif en 1990.

Ce moment marque la période où moi je n’ai plus pu lire, ça a été pour moi un grand vide. Je cherchais le moyen de lire autrement, et c’est ainsi que j’ai trouvé la bibliothèque sonore où j’avais accès à la lecture de livres audios. Mais pour autant je savais qu’il y avait l’écriture Braille. Grâce à une amie non-voyante qui à l’époque était à Avignon, j’ai appris cet alphabet au rythme de nos correspondances. Et puis par la suite, je me suis rapprochée des associations. Je recherchais des revues en braille. Je ne voulais pas de livre parce que ma lecture était débutante, et lire un livre en braille me paraissait insurmontable à cette période. Dans cette quête de document j’ai découvert l’Association Valentin Haüy (AVH), mais aussi l’Amitié des Déficients Visuels. C’est là que j’ai rencontré une adhérente qui m’a dit qu’il y avait des petites revues faciles à lire comme le Louis Braille qu’on pouvait trouver à l’association AVH. J’ai fait cet abonnement. Voilà mes débuts dans la vie associative ».

 

Si vous deviez présenter l’association FAF APRIDEV Rhône-Alpes à quelqu’un qui vient de la découvrir, comment feriez-vous ?

« C’est une association militante, solidaire, qui vise à favoriser l’insertion sociale, professionnelle et culturelle des personnes déficientes visuelles, ce dans un grand esprit de solidarité et de convivialité, pour une meilleure autonomie de chacun.

La citoyenneté est pour moi quelque chose qui est extrêmement important, et être citoyen c’est pouvoir accéder à tout ce qui est loisirs, culture, professionnel, à tous ces aspects de la vie qui à mon sens font qu’on est une personne citoyenne à part entière.

FAF APRIDEV Rhône-Alpes tire ses origines d’une amicale d’anciens élèves de l’école des déficients visuels de Villeurbanne qui a été créée à l’initiative d’enseignants de cette école. Constatant que les jeunes sortaient de l’établissement un peu désœuvrés, sans savoir vers quel organisme s’orienter pour trouver de l’aide, ces enseignants ont demandé aux anciens élèves de se regrouper en association pour venir en aide aux nouveaux sortants de l’école dans leur quête de logement, de travail et pour leur intégration dans la société ».

 

Quels sont les services que vous proposez aux déficients visuels de la région Auvergne Rhône-Alpes ?

« Depuis 2010 nous avons mis en place plusieurs services. Il s’agit d’un service social avec une assistante sociale qui est là pour aider les personnes qui le souhaitent dans toutes les démarches administratives en lien avec le handicap, mais aussi dans leurs besoins quotidiens : gestion de budget, départ à la retraite, déclaration d’impôts…

Nous disposons également d’un service nouvelles technologies pour tout ce qui est informatique et téléphonie adaptée, mais aussi les GPS piéton qui constituent une véritable aide dans nos déplacements. Ce service est animé par un formateur en informatique adaptée.

A ces services s’ajoute celui en charge de l’accès à l’offre culturelle et aux loisirs. Cet autre service propose différentes activités : des cours d’anglais et d’espagnol, des ateliers d’écriture, de modelage d’argile, de théâtre, j’en oublie sûrement. A l’extérieur nous allons dans des musées où nous travaillons vraiment avec les médiateurs culturels sur les offres culturelles. Au théâtre nous travaillons aussi avec les responsables culturels pour d’une part choisir avec les médiateurs les spectacles qui seraient les plus faciles à appréhender pour un public porteur de déficit visuel, et puis à chaque fois que c’est possible, mettre en avant toutes les pièces de théâtre qui nous serons proposées en audio description. Nous organisons également des sorties loisirs, et là, solidarité et convivialité sont vraiment les maîtres mots ! Un tout autre service est né en décembre 2015. Il s’agit d’un service d’appui à l’insertion professionnelle. C’est un service que je porte, un service sur lequel j’ai mis beaucoup d’ardeur et qui a été renforcé par des demandes d’adhérents qui étaient en grande difficultés pour trouver un emploi, pour faire leurs recherches sur internet. Ces personnes nous demandaient comment pouvez-vous nous aider ?

J’ai rencontré à ce moment-là Boudour El BOUKHARI qui venait de finir une formation de conseillère en insertion professionnelle. Je lui ai proposé de venir faire ses armes à l’association en faisant du bénévolat.  C’est ainsi qu’elle a commencé à travailler avec des demandeurs d’emploi porteurs de déficiences visuelle sur toutes les techniques de recherche d’emploi. Fort de ses résultats obtenus en quelques mois, nous avons pu avoir un financement de la région Auvergne Rhône-Alpes pour ce projet. C’est une action qui est vraiment militante parce qu’aujourd’hui en France, seule une personne porteuse de handicap visuel en âge de travailler sur deux est en emploi. Ce qui est quand même très peu au regard du taux de chômage globale qui avoisine les 10%. C’est tout simplement dramatique ».

 

Comment prend-t-on en compte le handicap au sein de votre structure ?

« Les personnes déficientes visuelles dans notre structure sont perçues comme des êtres à part entière avec leurs différences, leurs particularités… Quand je dis leurs différences, je ne parle même pas de celles qui sont liées à leur déficience visuelle, mais de leur différence de caractère, de psychologie, de tout ce que vous voudrez. Ici, la déficience visuelle n’est pas un handicap. Nous avons des personnes qui sont en déficit visuel, et tout est mis en œuvre pour que ce déficit sensoriel soit compensé de différentes manières.

Et en tout cas, moi je m’attache de façon vive pour que tout ici soit rendu accessible à tous. Nous sommes en train de travailler pour trouver une base de données qui soit accessible à tous : au secrétariat qui voit bien, mais aussi à notre chargée de mission qui est non-voyante ou à notre formateur en informatique qui est non-voyant ».

 

Pourquoi votre association ne s’occupe que des personnes porteuses de handicap visuel ?

« Je pense que c’est un handicap qu’on connaît bien. L’une des spécificités de FAF APRIDEV Rhône-Alpes vient du fait qu’elle est une association qui est pratiquement exclusivement gérée par des déficients visuels. Dans notre conseil d’administration par exemple, seuls deux membres sont voyants. Et connaissant bien ce déficit sensoriel, c’est là-dessus que nous sommes plus à même de chercher et trouver des solutions. Ceci dit nous n’avons rien contre les autres formes de handicap » !

 

Quelle est la plus grande difficulté pour les associations qui évoluent dans le domaine du handicap selon vous ?

« La difficulté majeure elle est financière, elle est toujours financière malheureusement ! Je pense que le financement des associations est certainement la préoccupation de la majorité des présidents des structures associatives. Sans argent on ne peut pas faire grand-chose.

Vous me donnez l’opportunité de remercier la Fédération des Aveugles de France qui nous aide de manière importante dans la gestion de notre association. Je remercie aussi la région Auvergne-Rhône-Alpes, la fondation Harmonie Solidarités, les mairies de Lyon et de Bourg-en-Bresse, ainsi que le conseil départemental de Lyon qui nous donne chaque année une petite subvention ».

 

Quelle ambition avez-vous pour l’association FAF APRIDEV Rhône-Alpes ? Quels sont les projets en cours, et comment comptez-vous les conduire ?

« Mon ambition se résume à trois mots : pérenniser, maintenir et développer. Je pense à un projet futur, celui-ci il faut que je le maintienne, et on fera tout pour y arriver. Pour le moment je ne peux pas parler davantage de ce projet car il est à l’état d’étude. Mais ce qui est sûr, c’est que ce nouveau projet s’inscrira dans une parfaite harmonie avec notre ligne directrice : à savoir promouvoir l’insertion sociale, culturelle et professionnelle des personnes déficientes visuelles sur notre territoire ».

 

Enfin, que vous inspire les conditions de vie des personnes porteuses de handicap en France et dans le reste du monde ?

« Je ne sais pas si je suis légitime pour parler du handicap en général déjà en France, et en particulier dans le monde.

En tout cas aujourd’hui, je sais que les personnes porteuses de handicap quel qu’il soit, ont envie d’avoir une vie citoyenne. Elles rêvent d’une société inclusive. En France, la loi du 11 février 2005 a permis beaucoup de choses, mais il reste encore des progrès à faire. Dans le monde, il y a certainement des pays qui sont plus avancés sur l’accessibilité qu’en France, mais je sais aussi qu’il y a bien d’autres pays qui en ont bien moins que nous. Mais ce n’est pas parce qu’il y a des pays qui ont moins d’infrastructures adaptées que nous, qu’il faut se réjouir de ce que l’on a, il faut continuer de se battre pour avancer et être reconnu dans notre diversité et notre singularité. Quel que soit le pays, les jeunes et les moins jeunes qui ont un handicap ont envie de vivre une vie citoyenne et de participer à la vie économique de leur patrie ».

 

Propos recueillis par Aboubacar Somah BOKOUM.